Au SA XV, Youness El Jaï fait partie des murs. Mais pas de ceux qui s'effritent inexorablement avec le temps. Lui ferait plutôt partie des murs porteurs de la maison violette. Un ancien incarnant le parcours d'un groupe de revanchards.

Utilisé à quinze reprises en dix-neuf journées, le pilier de 28 ans est un sage précieux, alors que le départ de Julien Laïrle est acté et que le nombre de joueurs présents depuis la Fédérale réduit systématiquement. " C'est une période de transition, il y a beaucoup de changements, juge le rugbyman qui dispute sa quatrième saison à Angoulême. Cela fait mal au coeur de voir des mecs comme Hadrien Daure, Yassine Boutemanni partir. Mais c'est le monde professionnel. Même dans un club familial, la réalité nous rattrape. Tous les gars sont garants d'un état d'esprit. Tous se donneront à fond. Le club est un truc qui ne disparaîtra jamais. "

Un homme et des valeurs

Le 23 janvier, le SA XV annonçait que Youness El Jaï prolongeait l'aventure pour deux saisons supplémentaires. Si la suite de l'histoire se déroule sans encombre, le pilier d'1,78 m pour 112 kg achèverait bien sa carrière en Charente où il a trouvé une stabilité essentielle à ses yeux. Depuis leur pavillon de Puymoyen, avec sa femme Myriam, ils élèvent Iliès, six ans, Sonia, la petite dernière de quelques mois, et ont des projets plein la tête. Pas forcément autour du sport. " Je suis l'aîné de trois soeurs et un frère, tous bons élèves, avec de beaux métiers. Je suis la brebis galeuse. J'ai beaucoup de chance de faire du rugby mais j'aurais préféré que mes parents soient fiers de moi parce que je suis médecin. "

L'évolution du jeu, les décès sur les terrains, l'après rugby, tout cela préoccupe le Tarn-et-Garonnais. " On en demande toujours plus aux avants, bien au-delà de la mêlée. À part Léo (Halavatau) ou Pavel (Stastny), j'en connais peu qui jouent aussi longtemps. Les morts sur les terrains, ça affecte tout le monde. Ça peut arriver à n'importe qui. On vit avec les règles imposées mais c'est bien qu'ils songent à les changer. Lorsque mon fils m'a dit qu'il voulait se mettre au rugby, ça a fait débat à la maison ! "

L'athlète s'est certainement souvenu de son paternel, président d'une salle de boxe à Castelsarrasin, à qui il avait caché ses premiers pas dans le monde de l'ovalie, à 16 ans. Particulièrement doué, il était détecté l'année suivante pour intégrer le centre de formation d'Agen et ne pouvait plus se cacher. " Je comprends ce que mon père a ressenti. Mon fils a testé le judo, le basket, mais il avait envie de faire comme papa. Alors on l'a quand même inscrit... Je le soutiens, je l'emmène aux matchs, je fais l'entraînement parfois. Mais je l'inciterai à favoriser ses études. J'ai eu beaucoup de réussite. J'en ai vu tout donner sans jamais y arriver. "

Homme de valeurs, il a grandi au contact d'un père investi dans son association sportive et d'une mère impliquée auprès des précaires, tous deux Marocains débarqués à la Rochelle dans les années 80. " On n'était pas riche mais je n'ai jamais manqué de rien. Et on partageait ce qu'on avait. " Attaché à la fidélité, l'honnêteté, Youness El Jaï a été marqué par les quatre années suivantes à Albi. Une aventure qui ne s'est pas terminée comme il l'espérait. " En mars, on me disait que j'allais rester. J'ai fermé la porte aux autres pistes. Mon fils n'avait pas encore deux ans, on n'avait aucune situation avec ma femme qui passait l'IUFM à ce moment-là. Le coach a été franc mais pas le président et je me suis retrouvé sans club. "

" Éternelle reconnaissance "

Antoine Roger et Victor Paquet font le lien avec le SA XV et Youness débarque parmi ce groupe de gueules cassées déterminées à rejoindre le haut niveau. " Julien m'a fait redécouvrir le rugby, m'a donné la possibilité de m'exprimer. Les dirigeants m'ont permis de me relancer. Pour ça, ils auront mon éternelle reconnaissance. Didier Pitcho est dur en affaire mais tient ses engagements et est bien plus humain que ce que j'ai connu. "

En Charente, il intègre " un groupe exceptionnel ", au sein duquel il connaissait déjà quelques têtes. " Dans le vestiaire, je suis à côté d'Anthony Coletta. On est proche dans la vie. Pourtant, quand on était adversaire, on ne se faisait pas de cadeau. Lorsqu'il est venu avec Dax, pour notre première saison de Pro D2, il m'avait attrapé la jambe sur un regroupement. Je suis impulsif et je lui avais mis un coup de crampon. L'arbitre n'avait rien vu mais lui s'en souvenait. Quand il est arrivé ici, on en avait discuté. Je lui avais dit que je ne regrettais pas (rires) ! "

L'équipe n'a pas encore gagné en 2019 mais Youness El Jaï garde la foi. " C'est une mauvaise passe, à nous de nous remettre en question. Pourtant on travaille très bien. Je sens la qualité, le potentiel du groupe. On va y arriver. "